IMPACTS DES CHANGEMENTS CLIMATIQUES SUR LA CULTURE DE LA VIGNE ET SUR L’ÉLABORATION DES VINS :
Pour faire suite au dossier de 2 pages, intitulé « VIN ET CLIMAT, À L’HEURE DES BOULEVERSEMENTS », que j’ai publié le 8 décembre dans La Presse, portant sur les impacts des changements climatiques sur la culture de la vigne et sur l’élaboration des vins, voici les conclusions de mon dossier complet de recherches, qui viennent ainsi compléter ce reportage climatique. En fin de dossier, vous trouverez quelques notes sur les résultats décevants des négociations de Bali, qui se sont terminées aujourd’hui (15 décembre 07).
Les régions vinicoles vont se déplacer vers le nord
Les régions viticoles se situent entre 25 et 45 degrés de latitude, aussi bien dans l’hémisphère Nord (France, Italie, Espagne) que dans l’hémisphère Sud (Chili, Afrique du Sud, Australie). Cela n’a pas toujours été le cas. Du XIe au XIIIe siècle, période plus chaude, les vignes étaient courantes dans le sud de l’Angleterre avant de disparaître sous le petit âge glaciaire (1550-1850).
En France, le changement climatique a déjà provoqué, depuis les années 1990 par rapport aux moyennes observées au milieu du XIXe siècle, une avancée des vendanges de trois semaines, et même un mois dans certaines régions.
Les 11 années les plus chaudes depuis 1850 ont eu lieu depuis 1995. C'est toujours 1998 qui trône au sommet de la liste des années les plus chaudes, suivit de 2005, 2003, 2002, 2004, 2006, 2007 (provisoirement), 2001, 1997, 1995...
Les raisins de la canicule...
Tout le monde sait que, pour produire du bon vin, il faut avant tout du soleil, de la chaleur et très peu de pluie. Mais tout un chacun connaît aussi le dicton populaire : « Trop, c’est comme pas assez. » La canicule qui a sévi en Europe, en 2003, n’est donc pas nécessairement la meilleure chose pour la vigne qui a subi un très gros stress. Joint au téléphone, en plein cœur de la canicule de juillet 2003, Alain Brumont, propriétaire des célèbres châteaux Bouscassé et Montus à Madiran, dans le sud-ouest de la France, était passablement inquiet, et avec raison.
Ses jeunes vignes de tannat, de moins de six ans, n’ayant pas encore un enracinement très profond, ont été complètement desséchées sur pied. Leur récolte a été compromise. Plusieurs pieds ont dû être arrachés. Les vieilles vignes ont assez bien supporté cette sécheresse historique, mais les vins qui en résultent sont des plus violents avec des degrés d’alcool très élevés. Pour contrer l’imposante chaleur de la fin août, lors des vendanges, il a loué des unités de réfrigération, qu’il a stationnées près de ses vignes et dans lesquelles il a entreposé sa récolte afin de faire descendre la température des raisins avant d’enclencher les fermentations. Il a même perdu une trentaine d’érables québécois qu’il avait plantés, il y a neuf ans...
Les vignerons devront s’adapter
Les données concernant le réchauffement de la planète, notées dans ce rapport que je vous propose, modifieront inévitablement les pratiques viticoles.
L’effet de serre entraînera à brève échéance des changements dans la qualité et la typicité du vin – ce qui est déjà un fait, spécialement chez les vins nés de la canicule qui a étouffé l’Europe en 2003.
Les sécheresses vont se multiplier – l’Espagne et le Portugal ont connu en 2005 et 2006 la pire sécheresse estivale depuis plus de 120 ans avec 40 % moins de pluie et des réserves d’eau descendues jusqu’à 37 % de la quantité habituelle – et ralentiront la croissance des plants, si elles se produisent avant la maturation des grappes. Et si elles frappent pendant la maturation, elles diminueront le stockage des sucres dans les baies.
Selon les chercheurs, 30 % de la surface terrestre a souffert de la sécheresse en 2002, contre seulement 10 à 15 % au début des années 1970.
La résistance des différents cépages à l’apparition d’espèces d’insectes, limitée jusqu’à maintenant à l’Afrique du Nord ou au pourtour méditerranéen, reste à définir.
L’eau des nappes phréatiques s’assèche en Europe, comme en Californie. En 2025, les deux tiers de la population mondiale seront affectés par un manque d’eau.
Quand on sait que depuis 1950, on a « salé » les vignobles avec des fertilisants chimiques (des nitrates), qui ont eu pour effet d’assoiffer la vigne, qui souffrira du réchauffement global par un manque d’eau amplifié par sa grande soif dû à l’utilisation de nitrates...
L’économie vitivinicole touchée
Le réchauffement planétaire va aussi faire de la viticulture une activité plus risquée sur le plan économique. Ces changements climatiques accentueront les fortes pluies tropicales, provoqueront des périodes de sécheresse prolongées et de violentes tempêtes – ce qui est déjà le cas en Europe –, obligeant les viticulteurs à concevoir de nouveaux moyens de lutte contre le ruissellement et l’érosion, et à mettre en pratique une meilleure gestion de l’eau.
Ces conditions atypiques perturberont aussi l’efficacité des désherbants. Toutes ces modifications pourraient également conduire à la pénétration de parasites dans des zones jusqu’ici épargnées. Ce phénomène pourrait même entraîner une nouvelle répartition des cépages en permettant à des zones septentrionales, comme l’Allemagne, de cultiver avec succès des cépages rouges tels le merlot et le cabernet franc. Ainsi, la spécificité de certaines appellations d’origine pourrait évoluer vers de nouvelles caractéristiques.
Résumé des problèmes climatiques sur la viticulture et l’élaboration des vins
Une hausse moyenne générale des températures de 1,26 degré Celsius a été enregistrée dans les 27 principaux vignobles du monde depuis 1950, ce qui a participé, jusqu’ici, à une hausse de la qualité générale des vins.
Les années les plus chaudes de l’histoire viticole ont toutes été enregistrées depuis 1997.
En 2003, la température moyenne a augmenté en Europe de 4,3 degrés !
En Bourgogne, l’augmentation de la température annuelle moyenne, en 2003, aura été de plus de 5,86 degrés Celsius ! Il faut remonter à 1523 pour trouver une augmentation sensiblement pareille (4,10 degrés).
Après avoir constamment reculé entre 1950 et 1988, passant de la mi-septembre au début octobre, les dates de vendanges de la zone d’appellation Champagne ont, depuis 1989, vécu une avancée notable, d’une rapidité stupéfiante. En seulement quinze ans, les Champenois sont revenus à des dates de récolte encore plus précoces que celles enregistrées dans les années 1950. En 2007, le ban des vendanges champenoises a sonné le 20 août !
Le climat de la France est de 1 degré Celsius plus chaud qu’il y a 100 ans. En termes géographiques, cela se traduit par un déplacement de zone climatique de 180 km au nord. On pourrait donc planter du grenache (cépage de la vallée du Rhône méridional) avec succès dans le sud de la Bourgogne, tout comme du pinot noir (cépage bourguignon) en Allemagne.
Les dates de vendanges ont avancé de 3 à 4 semaines au cours des cinquante dernières années (Exemple : Châteauneuf-du-Pape : en 1945, entre le 26 septembre et le 4 octobre ; en 2000, entre le 5 septembre et la fin août.)
Une température moyenne plus élevée engendre un débourrement (sortie des bourgeons), une floraison et une récolte plus précoces. Ce qui, entre autres, augmente les risques de gelées printanières dévastatrices, forçant les bourgeons à s’épanouir trop tôt.
Chaque variété de vigne a un optimum de température. Jusqu’à un certain niveau, une hausse de la température est bénéfique. Passé un certain degré, elle inhibe le développement de parfums complexes et possibilité d’équilibre dans le vin, résultant en des vins plus lourds et monolithiques.
Les raisins ont aujourd’hui plus de sucre et moins d’acidité. Ce qui ouvre la porte à des problèmes bactériens lors des fermentations des vins, comme l’apparition de levures nuisibles tels les brettanomyces qui provoquent dans le vin de faux goûts nauséabonds d’écurie.
L’augmentation du niveau de la mer, ainsi que les fortes pluies, pourrait causer des problèmes majeurs dans le Bordelais, plus spécialement dans le Médoc, où dans sa partie nord la vigne y est cultivée seulement depuis les importants travaux de drainage effectués par les Hollandais au XVIIIe siècle.
En constante augmentation due à l’amincissement de la couche d’ozone, les rayons UV perturbent la photosynthèse et provoquent des changements morphologiques chez la vigne.
L’augmentation du CO2 dans l’air stimule de façon importante la photosynthèse qui est à l’origine de la production végétale. Le taux de photosynthèse augmente en effet de 35 % lorsque la teneur en CO2 est doublée. Ceci provoque l’accroissement des grappes et de la zone foliaire, phénomène inquiétant qui accroît de beaucoup les besoins en eau et les risques parasitaires à cause du manque d’aération entre les grappes et les feuilles.
Quand on sait que, pour produire de grands vins, on se doit de maîtriser les rendements, une plus grande vigueur de la vigne n’est pas souhaitable. La hausse des radiations ultraviolettes est aussi susceptible de modifier significativement les caractéristiques morphologiques, physiologiques et biochimiques de la vigne. Cette adaptation métabolique devrait modifier les aspects culturaux et les caractéristiques des vins.
Apparition de nouveaux parasites venus du sud, tout comme de bactéries plus résistantes (car moins de temps de dormance en hiver).
Le mois de septembre est maintenant devenu un mois d’été, donc avec des nuits anormalement chaudes, ce qui perturbe le rapport acide-sucre dans les raisins et provoque des maturations extrêmes, ainsi que des problèmes de température trop élevée lors de la fermentation des vins.
2003 et 2005 sont deux millésimes à l’image de ce qui deviendra la normale en Europe et en Amérique du Nord vers 2010-2015. Non sans rappeler les millésimes d’exception que furent 1947 et 1949 à Bordeaux, mais sans les pointes de chaleur aussi extrêmes et sans les effets du CO2 que nous avons vécus en 2003-2005.
En desséchant les raisins sur pied, les étés caniculaires créent une baisse des rendements. Les meilleurs vins, issus de millésime caniculaire, proviendront des domaines qui auront attentivement éliminé les raisins soit brûlés par le soleil, soit devenus secs comme des raisins de Corinthe (spécialement chez les jeunes vignes aux racines peu profondes, car les températures extrêmes tuent les jeunes vignes dont les pieds ne sont pas encore assez profondément enfouis dans le sol) ou encore pas assez mûrs, et qui auront su éviter les oxydations dues au manque d’acidité. Sans oublier qu’il y aura tentation de pratiquer l’acidification à outrance afin d’équilibrer le tout, ce qui n’est pas souhaitable.
Résultats décevants des négociations à Bali
Le texte adopté à l'issue de la conférence de Bali, le samedi 15 décembre 2007, élude toute référence chiffrée aux émissions de gaz à effet de serre et à la nécessité de les réduire, auxquelles s'opposaient les États-Unis, seul pays non signataire du protocole de Kyoto.
À la place, il souligne «l'urgence» en termes les plus vagues et renvoie par une note en bas de pages aux travaux du Groupe d'experts sur le climat (Giec): ceux-ci préconisent que les pays industrialisés réduisent de 10 à 40% leurs émissions d'ici 2050.
Les Européens et certains pays en développement du G77 dont la Chine réclamaient que soient évoquées en préambule des références quantifiées à une réduction des émissions de gaz à effet de serre.
La feuille de route de Bali enjoint les pays industrialisés de prendre les «engagements ou actions appropriés» pour réduire leurs émissions polluantes, tandis que les pays en développement sont invités à lancer «des actions vérifiables et mesurables», sans notion de contrainte.
Pendant ce temps, l’attitude du Canada, qui a tenté de bloquer un accord jusqu'à la toute fin des négociations, est tout simplement déplorable.
Quant on sait maintenant que l’empreinte écologique (mesure reconnue internationalement de l’impact d’une population sur la nature) du Canada est de 7,6 hectares par personne, se classant ainsi au quatrième rang mondial des plus grands gaspilleurs de ressources de la planète, il n’y a pas de quoi se montrer au-dessus des autres pays « en développements »...
L’empreinte moyenne de l’humanité est de 2,2 hectares. Pour respecter la capacité de la planète à soutenir notre mode de vie, elle devrait être à 1,8 hectares.
Quant au Québec, qui se classe au huitième rang des plus grands gaspilleurs, son empreinte écologique est de 6 hectares par personne. Pas vraiment meilleur élève... et pas de leçons à donner.
François Chartier
Sommelier

